Chez la revue en ligne Débordements est paru ce 12 avril 2023 un essai que j’ai rédigé, intitulé Storytellings pour de nouvelles vies sur Terre.
Après plusieurs années de réflexions, partagées ici, portées par l’idée d’un cinéma sensible – et autrement sensible au monde – je tenais à mettre en commun un grand nombre de pensées, de croisements et de références, qui me semblent aider au travail de notre être-au-monde par les moyens du cinéma.
Cette contribution s’est accompagnée du partage d’un de mes récents courts-métrages, À ma surface (2022), que vous retrouverez ci-bas.
· Storytellings pour de nouvelles vies sur Terre sur le site de Débordements
· Storytellings pour de nouvelles vies sur Terre en version pdf (page 91)
“ Note : Sur le terme storytelling
L’emprunt du terme storytelling au sein de ce texte est à comprendre tant en ce qu’il renvoie sémantiquement par sa racine anglaise – le « racontage d’histoire », l’emploi et le maniement de la narration, dans l’héritage d’Ursula K. Le Guin – qu’en ce qu’il nous évoque lorsque employé au sein de la langue française – le narratif, plus général, dans lequel on s’inscrit, l’image du monde que nous construisons, en creux, en tant que narrateurices.
Là où la pensée néolibérale a fait du storytelling (ou narratif) un outil pour travailler l’ethos, l’image de soi, avec l’idée que læ narrateurice prend une position de pouvoir, échappe aux enjeux du monde qu’iel décrit en le re-façonnant librement ; j’emploie ce terme à contre-courant, en l’envisageant non pas comme un outil mais comme un acte affectif, et en tentant d’abolir cette distinction et cette opposition entre le monde et le soi. Les premières histoires que nous avons entendues étaient pour la plupart d’entre nous des actes profonds d’amour. Cette dévotion n’était pas que le berceau de sentiments absolus et mutuels, c’était aussi une première manière d’apprendre à nous rencontrer : d’apprendre que nous sommes ensemble, d’apprendre à se sentir, à porter nos regards, d’apprendre à se re-connaître. C’est dans le sillon de ce geste total qu’à l’âge adulte nous pouvons, probablement, à notre tour, dans une continuité directe, corriger les injustices des histoires que nous avons connues et composer un réel projet de story-telling, une image de « nous/autres », de toustes qui composons la Terre : une narration pour se lier, tenter de se comprendre et pour faire ensemble organisme vivant. Cette démarche, à l’inverse d’une fabulation, est une mise à nue du monde, qui commence par le don d’un « soi/monde » dans la matrice de nos langages.
J’ai évoqué la vision d’Ursula K. Le Guin mais il me faut également rapporter les mots de Trinh T. Minh-ha qui, dans son livre Femme, Indigène, Autre (1989), parle si brillamment de l’ « être écrivaine » en se connectant elle aussi aux traditions orales, aux mondes des histoires et, évidemment, à la question de la langue. Son ouverture, intitulée L’histoire a commencé il y a longtemps… (The Story Began Long Ago …), a pour avant-dernier paragraphe les phrases suivantes (telles que traduites par Julia Burtin Zortea et Claire Richard pour B42) :
« L’histoire ne cesse jamais de débuter ni de s’achever. Bâtie sur des différences, elle semble aussi anonyme qu’inépuisable. Son (in)finitude subvertit toute idée de complétude et son cadre résiste à toute totalisation. Les différences qu’elle fait surgir sont non seulement des différences de structure, dans le jeu des structures et des surfaces, mais également des différences de timbre et de silence. Nous – vous et moi, elle et lui, nous et eux – différons dans le contenu de nos mots, dans la construction et l’assemblage de nos phrases, mais plus encore, à mon sens, dans le choix et le mélange des énoncés, l’éthos, les registres, les rythmes, les coupes, les pauses. L’histoire circule comme une offrande, une offrande entièrement vide que chacun·e peut s’approprier en la remplissant à sa guise, mais que personne ne peut jamais posséder réellement. Une offrande qui repose sur la multiplicité. Qui demeure inépuisable tout en respectant ses propres limites. Ses départs et ses arrivées. Son silence. »
”
À ma surface (2022) : « Mes courtes nuits d’hiver font ressembler mon ombre à un trou de proton dans la glace. On m’a demandé où j’étais – comment répondre à cela ? »
Image et poème en couverture tirés du livre Dictee de Theresa Hak Kyung Cha
Camille Simon Baudry © Paradoscope, 2023
